Mouhameth Bathiery, ingénieur mécatronique: « Je n’étais pas aussi nul que le système voulait bien me faire croire »

Mouhameth Bathiery, ingénieur mécatronique: « Je n’étais pas aussi nul que le système voulait bien me faire croire »

« Vos échecs ne vous définissent pas ». On ne cesse de nous le dire. Mais c’est bien parfois d’observer un exemple concret de cet adage, histoire de se remotiver. Autrefois élève en échec scolaire, Mouhameth Bathiery a su surmonter les obstacles pour révéler un génie qui lui a permis aujourd’hui d’être ingénieur pour des grands noms de l’industrie automobile européenne. 

Dans cet entretien, Mouhameth nous révèle avec générosité une part de son histoire et retrace le parcours qui l’a mené vers une belle carrière professionnelle.

Bonne lecture

 

-Bonjour Mouhameth, est-ce que tu peux te présenter ? 

Je m’appelle Mouhameth BATHIERY, je suis ingénieur mécatronique chez un grand constructeur automobile. Aujourd’hui à 30 ans, je suis marié, père de famille et j’ai eu à occuper différents postes dans plusieurs secteurs de l’industrie dans le domaine de la conception, du développement et/ou la validation de systèmes complexes. En parallèle, je suis entrepreneur et dirigeant d’une petite PME nommée Sen’Drive Solutions qui évolue dans le domaine de la mobilité en Afrique de l’Ouest.

 

-Ingénieur mécatronique, qu’est-ce que cela signifie? 

La réponse n’est pas simple, mais je vais essayer de donner ma version. Aujourd’hui comme vous pouvez vous en rendre compte, les produits et objets qui nous entourent sont de plus en plus complexes et embarquent plusieurs technologies différentes. De votre brosse à dents électrique à des produits plus complexes comme un smartphone ou une voiture autonome par exemple. Toutes ces technologies ne parlent pas le même langage et doivent pouvoir communiquer, être compatibles entre elles pour vous offrir un produit qui fonctionne en toute sécurité. C’est là que la mécatronique intervient. On va dire que la mécatronique est le dictionnaire technique qui permet à toutes ces sciences et technologies de se comprendre et de cohabiter ensemble dans un même système, d’unir leurs forces pour apporter de nouvelles fonctionnalités intéressantes qui n’auraient pas été possibles avec chaque technologie prise individuellement. 

On va retrouver de la mécanique, de l’électronique, de l’hydraulique, du contrôle de l’informatique et j’en passe. Pour faire une analogie avec le mariage, la mécatronique c’est Monsieur le Maire qui organise l’union de ces différentes technologies dans des produits de plus en plus sophistiqués, destinés à nous simplifier le quotidien. 

 

-Waouh, cela semble très technique et assez pointu la mécatronique. As tu montré tôt des signes qui te prédestinaient à faire carrière dans ce domaine?

Je ne peux pas dire que j’étais prédestiné à cette carrière. En effet, je n’étais pas ce qu’on pouvait appeler un élève doué. J’avais beaucoup de difficultés en sciences durant toute ma période de collège. Je ne faisais pas partie du cadre select des élèves brillants. 

Tous les semestres je m’en sortais plus ou moins avec une moyenne de 10. J’ai d’ailleurs redoublé ma classe de seconde. J’ai fait une seconde Scientifique, des matières comme les maths et les sciences physiques avaient un coefficient élevé. Mes mauvaises notes dans ces matières ne faisaient pas du bien à ma moyenne générale et donc j’ai dû reprendre cette classe. J’avais exactement 9,15 de moyenne générale, je m’en rappelle encore. 

Cette période je l’avais très mal vécu. J’étais le cadet d’une famille où tous mes ainés étaient plutôt « bon élève ». J’étais le tout premier à reprendre une classe. Quand on a 2 parents professeurs, croyez-moi que c’est une situation très difficile à vivre. Le poids de la culpabilité qui nous empêche de profiter des vacances scolaires et l’appréhension de partager la même classe que nos cadets de l’année dernière. L’étiquette du « Redoublant » et tous les préjugés associés que j’allais devoir porter toute une année scolaire. Vous y croyez si je vous dis que j’ai même pensé à changer d’école! (rires)

 

À l’époque, un bon ami à moi, avec qui je passais beaucoup de temps s’est vu interdire ma fréquentation par ses parents sous prétexte que je risquais de baisser son niveau. 

Mais aujourd’hui avec le recul, j’en rigole et je me dis que tout arrive pour une bonne raison. Honnêtement, je rends grâce à Dieu d’avoir « perdu » cette année. L’expression reculer pour mieux sauter n’avait jamais eu autant de sens pour moi qu’à ce moment-là. 

A force de cogiter, je me suis rendu compte que je n’étais pas aussi nul que le système voulait bien me faire croire. Si je n’arrivais pas à avoir de bons résultats c’est que je ne travaillais pas assez et c’était un FAIT.

 

 

J’ai réalisé que si beaucoup d’élèves avaient la tête sous l’eau, le système éducatif sénégalais y avait un grand rôle à jouer. En effet les professeurs ne s’adressent qu’aux bons élèves. Le niveau des exercices, la pédagogie, le rythme des cours, tout était étalonné sur les meilleurs de la classe au détriment de la masse. D’ailleurs on pouvait même se rendre compte que les bons élèves tissaient des liens plus facilement avec les profs et arrivaient à les approcher plus facilement. Faisons une pause sur cette phrase et réfléchissez 3 secondes sur les signaux que cette image peut renvoyer à un élève en difficulté, qui plus est pense que ses profs mettent plus d’efforts à renforcer le niveau de ses camarades qui en ont le moins besoin…

Une méthode qui a tendance à créer une concurrence inutile à la place de développer des synergies entre les différentes compétences de la classe. La majorité des élèves à force de ramer, finissent par se désintéresser et ne travaillent plus que pour valider leur année. J’étais de ceux-là.

Au fond j’ai toujours été curieux. J’avais cette envie constante de vouloir comprendre le fonctionnement des choses. Depuis tout petit j’observais mon environnement et j’essayais de comprendre les phénomènes. Par exemple pourquoi les arbres reculaient quand on était en voiture, pourquoi les ampoules de type néon s’allumaient moins vite que les autres ou encore comment la tige aussi fine des manguiers arrivaient à supporter un fruit de plus d’un kilo sans casser. 

A l’âge de 9 ans je savais déjà allumer une ampoule à l’aide d’une dynamo, je fabriquais des arbalètes avec des objets que je ramassais à gauche à droite. Je voulais savoir pourquoi certains se fatiguaient plus vite que d’autres ou encore pourquoi les postes radios saturaient quand un téléphone portable sonnait à proximité. Bref je me posais déjà pas mal de questions et je n’avais pas toujours les réponses, et même on m’interdisait d’en poser avec le fameux « Xalé dou meune latié » (un enfant ne doit pas poser beaucoup de questions). Une autre limite de la société sénégalaise. 

 

Première maquette robot réalisée par Mouhameth lors de ses études universitaires, bien des années après les expériences avec la dynamo 

J’avais besoin de donner du sens à ce que j’apprenais, de pouvoir transposer la théorie dans la vie réelle et c’est ce que j’ai commencé à faire en reprenant ma Seconde. Je donnais plus de sens à ce que j’apprenais, ma motivation était au beau fixe et cela s’est vu sur mon niveau. De la Seconde à la terminale, j’ai toujours fait partie du top 5 du classement sur un effectif de plus de 50, sans fournir plus d’effort que d’habitude. 

Les mathématiques, la physique, le SVT n’avaient plus trop de secrets pour moi, cela grâce à un cousin Moustapha THIAM, qui avait le don de simplifier les chiffres et à les rendre accessibles à tous. J’ai eu la chance de bénéficier de son encadrement sur mes dernières années de lycée. En classe de Terminale, j’avais refait tous les fascicules de mathématiques, Sciences physiques et SVT de 1989 à 2007. Je développais même de nouvelles méthodologies que je partageais à des amis au lycée et dans les sessions de révision de mon quartier. 

En 2008, j’ai fini major de mon jury au Baccalauréat. Par la suite, je suis parti étudier en France en continuant sur la même lancée. 

 

Photo de Mouhameth, alors étudiant en 1ère année universitaire

 

Je ne voulais pas me spécialiser dès le début car je voulais découvrir le maximum de choses, alors mon frère déjà ingénieur m’avais conseillé le DUT GIM (Génie Industrielle et Maintenance) pour sa pluridisciplinarité. J’ai suivi cette formation avec une spécialisation en mécatronique et avait terminé de nouveau major de ma promotion. 

Entre temps, j’ai eu à réaliser quelques projets universitaires et un stage chez EDF qui m’ont conforté dans mon choix de carrière. J’ai intégré l’UTC, l’une des meilleures écoles de France en cycle d’ingénieur en Génie des Systèmes Mécaniques par la voie de l’apprentissage. J’ai intégré le groupe PSA, à l’époque PSA Peugeot Citroën automobiles, pour mes 3 années d’études en alternance. Mon souhait de carrière se précisait de plus en plus. Avec mon cursus scolaire j’avais une spécialisation en Conception à l’UTC et en Fiabilité et de systèmes complexes avec PSA, j’avais l’embarras du choix. Des années se sont écoulés depuis, j’ai eu l’opportunité de travailler pour différentes entreprises sur différents postes aussi intéressants les uns que les autres. Aujourd’hui il m’arrive même d’intervenir en tant que consultant sur des sujets d’ingénierie ou de la mobilité de demain. Il y a toujours eu pleins de nouveaux challenges à relever et… j’adore ça ! 

-Aujourd’hui tu as non seulement une carrière en France, mais tu as également fondé Sen Drive Solutions. Qu’est-ce qui a été le déclencheur de ton plongeon dans le monde entrepreneurial? 

Je ne saurais pas dire s’il y a eu un évènement déclencheur, mais en tout cas très jeune j’ai vite appris à me débrouiller et à mettre en place une organisation quasi militaire. Aujourd’hui je remercie ma mère qui a beaucoup contribué à ça en nous apprenant très vite le sens des priorités et de la gestion. 

Dès la 6e, à l’âge de 11 ans je devais gérer tout seul mon argent de poche mensuel. J’avais droit à 5.000 F CFA (soit 7,62 €) pour mon transport et mon goûter. Avec 22 jours de cours dans le mois, il me restait 600 F CFA pour manger soit à peu près 25 F CFA (Soit 0,03€) par jour, donc autant dire que je limitais mes besoins! 

Avec l’augmentation de 50% du prix des transports qui est intervenu vers 2003 – 2004, mon argent de poche ne me permettait plus que d’assurer 16 jours d’école, alors j’ai dû réfléchir à une solution. Je voyais mes camarades de classe qui avaient au minimum 500 F CFA par jour d’argent de poche, je leur ai proposé de faire une tontine. L’idée était simple, chacun devait cotiser 100 F CFA par jour et toutes les 2 semaines quelqu’un gagnait 10.000 F CFA. Avec leurs mises je complétais mon budget transport et les 5000 F CFA que je recevais à la fin du monde me permettait de faire tampon et de rembourser le gagnant. Je faisais en sorte d’être le dernier à être tiré au sort, comme ça cela coïncidait à la fin de l’année scolaire, même si je ne gagnais rien au final, entre temps j’aurais réussi à assurer honnêtement mon transport. Un micro-système bancaire quoi (rires).

Ensuite quand je suis arrivé en France, j’ai très vite voulu être indépendant financièrement alors je travaillais 20h par semaine en plus de mes 40h de cours. J’ai ensuite, en développant des relations monté un petit business de vente de parfums avec un bon ami, Djiby Thiam. Nous faisions zéro stock, tout ce qui était acheté était déjà vendu. Nous négociions auprès d’un grossiste un bon prix d’achat qui nous permettait de vendre moins cher qu’en magasin. Un joli catalogue et un petit effort de com et le tour était joué. 

Au début c’était un petit complément de revenu, mais le service était tellement apprécié qu’on nous en demandait de plus en plus et cela nous a permis pendant des années de payer nos billets d’avion pendant les vacances d’été. En étant étudiant, juste avec ma bourse et mon job étudiant j’avais réussi à économiser près de 6.000€ que j’avais investi dans une entreprise et perdu! (rires)

Après pour en venir à Sen’Drive Solutions, je pense que c’est une volonté subconsciente que je nourris depuis toujours. Ceux qui me connaissent savent que je suis passionné de voitures. Je ne suis pas le passionné qui a des modèles vintages dans son garage et qui passe des heures au carré à faire de la mécanique et à les bichonner. Je suis plutôt du genre à vouloir repenser le futur de la mobilité, à comprendre les technologies embarquées et à les améliorer. Mes collègues me disent que j’ai des goûts de luxe, tellement je suis attentif au moindre détail quand je rentre dans un moyen de transport, du toucher aux odeurs renvoyées par les matériaux je passe tout au crible. Parce que pour moi, il est important de faire attention à tout cela pour améliorer les conditions de transport et le service.

 

Malheureusement j’ai vu la situation des transports se dégrader d’année en année au Sénégal. La vétusté des moyens de transport, le manque de qualification du personnel, l’absence de déontologie des régulateurs font que les usagers prennent en permanence un risque à chaque déplacement. J’ai dans un premier temps investi dans l’entreprise d’un bon ami qui gérait une flotte de taxi. J’étais séduit par son modèle économique qui permettait aux chauffeurs d’être propriétaire de la voiture au bout de 36 mois. C’était pour moi un investissement qui avait du sens. Malheureusement beaucoup d’aléas ont fait que l’objectif initial n’était pas atteint. En tant qu’investisseur je n’avais pas la légitimité pour orienter la stratégie. La seule façon pour moi de mettre ma vision en application était de lancer ma propre structure et de mettre en place les bons process.

Mais le catalyseur de la création a quand même été une scène que j’ai vécu au Sénégal : Je devais retirer de l’argent auprès d’un distributeur W@RI, l’agent qui m’a reçu avait été tellement désagréable avec moi qu’on se demandait qui était le client. Le même jour j’ai revécu une scène similaire auprès d’une banque où j’ai dû faire des heures d’attente pour déposer de l’argent. Je me suis demandé comment des professionnels pouvaient autant négliger l’élément principal de leur business, le socle de leurs revenus; le client. Au fond il y a tellement à améliorer d’un point de vue service en Afrique que je me dis qu’innover n’est pas une priorité. La priorité est de redonner le pouvoir au client, assurer un service de qualité et c’est dans cet élan que Sen’Drive Solutions a été lancé. Une mobilité axée sur le service. D’où notre slogan « Seul votre sourire compte ! ».

 

-Comment allies-tu ta carrière et tes responsabilités de CEO, surtout que tu vis et travaille en France et que ton entreprise est au Sénégal ? 

La gestion du temps est le maitre mot. Ensuite, il faut accepter qu’on ne sera pas en mesure de tout faire, et donc s’entourer de compétences et déléguer.

Nous avons également mis en place des process clairement définis. Ils contribuent également à la pérennité d’une activité car même si les hommes changent, le process sera applicable par les nouveaux. 

Nous avons ainsi très vite investi dans des outils qui nous permettaient d’automatiser une bonne partie de nos services, mais également de permettre l’accessibilité de nos services depuis l’international. Notre plateforme www.sendrivesolutions.com permet aussi de répondre à cela.

Pour la gestion, je pense que c’est beaucoup plus facile aujourd’hui qu’il y a quelques années. Il y a beaucoup d’outils qui permettent de travailler à distance, souvent gratuits et adaptés aux besoins des PME et startups. Après il est clair que travailler à distance n’est pas comparable à du travail en présentiel, notamment pour se remotiver et remotiver les troupes. Il faut beaucoup d’empathie, de la persévérance et du leadership et ça, ça se travaille.

 

-Quels conseils donnerais-tu aux personnes qui ont encore du mal à trouver la confiance nécessaire pour devenir ce qu’elles ont envie de devenir ? 

Il ne faut pas avoir peur de prendre comme exemples des personnes qui nous inspirent. Des récents études en PNL (Programmation Neuro Linguistique) ont montré que copier c’était ce que l’homme savait faire de mieux. Prenez un enfant par exemple, c’est juste en copiant son environnement qu’il arrive à marcher, parler, etc. Tout son développement est basé sur du mimétisme. 

Donc je dirais qu’il ne faut pas avoir peur de copier, mais quand on copie il faut se challenger à faire mieux que notre modèle. 

Pendant longtemps, j’avais pris mon frère Babacar en référence par rapport à son parcours universitaire et professionnel et cela m’a permis d’intégrer les grandes écoles. Ensuite dans mon parcours entrepreneurial au début ça été Babacar NGOM de la SEDIMA, puis Elon MUSK de PAYPAL et TESLA qui n’a pas eu un parcours facile, le prophète Mohamed pour la persévérance et la foi, etc. Donc je m’inspire de leur histoire et je me dis si eux y sont parvenus pourquoi pas moi.

Se dire également que la vie est faite avec plus d’opportunités que de problèmes. Les gens ont tendance à se focaliser sur les risques quand ils entament un projet et abandonnent souvent avant même d’avoir commencé. Si je dois donner un conseil c’est de se focaliser sur les opportunités, cela nous donne l’énergie nécessaire pour traverser tous les aléas ensuite. 

Tiens d’ailleurs, je vais terminer par cette citation « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait».

 

 

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